[Smart Click Africa] – Quelques secondes suffisent pour transférer une vidéo reçue sur WhatsApp, TikTok, Telegram ou Messenger. Mais ces quelques secondes peuvent prolonger durablement le calvaire d’une victime et exposer l’internaute qui partage le contenu à des poursuites judiciaires.
La récente controverse impliquant Jessica Edima et Kimmy Crush en offre une nouvelle illustration. Après une querelle publique mêlant accusations d’infidélité et allégations sur leur vie privée, les deux créatrices de contenus avaient annoncé leur réconciliation et affirmé que leur confrontation relevait d’une opération de visibilité. L’affaire a toutefois pris une autre dimension lorsque des vidéos privées qui leur sont attribuées ont commencé à circuler en ligne, selon Cameroon News Agency. Leur authenticité, leur provenance et les circonstances de leur diffusion initiale n’ont pas été officiellement établies.
Au-delà des personnes concernées et des débats sur leur comportement, une question essentielle se pose : que risque l’internaute qui télécharge, conserve, publie ou transfère une vidéo intime sans l’accord des personnes qui y apparaissent ?
Une sextape n’est pas un divertissement numérique
La diffusion non consentie d’une vidéo intime est parfois banalisée sous la forme d’une plaisanterie, d’un sujet de conversation ou d’une « exclusivité » à transmettre à ses proches. Dans les groupes WhatsApp, certains internautes demandent même à recevoir la vidéo « en inbox » avant de la transférer à leur tour.
Cette pratique transforme chaque destinataire en maillon potentiel d’une chaîne de diffusion. Une vidéo transférée à cinq personnes peut rapidement être envoyée dans plusieurs groupes, enregistrée sur différents téléphones, publiée sur des pages anonymes ou utilisée pour humilier et faire chanter la personne concernée.
Le consentement à participer à un enregistrement intime ne constitue pas une autorisation de le diffuser. Une personne peut avoir accepté d’être filmée dans un cadre privé tout en refusant catégoriquement que les images soient montrées à un tiers ou publiées sur Internet. La loi camerounaise distingue précisément l’enregistrement, la fixation et la transmission des données privées sans consentement. (Art)
ONU Femmes classe le partage non consenti d’images intimes parmi les formes de violences facilitées par les technologies. Ces violences peuvent causer des préjudices psychologiques, sociaux, économiques et professionnels qui ne disparaissent pas lorsque la publication originale est supprimée. (UN Women Knowledge Hub)
Jusqu’à deux ans de prison pour atteinte à la vie privée
Au Cameroun, la loi n° 2010/012 du 21 décembre 2010 relative à la cybersécurité et à la cybercriminalité sanctionne l’atteinte électronique à la vie privée.
Son article 74 prévoit une peine de un à deux ans d’emprisonnement et une amende comprise entre un et cinq millions de francs CFA contre toute personne qui fixe, enregistre ou transmet, sans consentement, des données électroniques ayant un caractère privé ou confidentiel. (Art)
La notion de « transmission » est importante. Elle signifie qu’une personne ne doit pas nécessairement être à l’origine de la fuite pour être inquiétée. Au regard du texte, le fait de recevoir une vidéo intime, puis de la transférer volontairement à une autre personne ou dans un groupe, peut être considéré comme une nouvelle transmission. La qualification exacte appartient cependant aux enquêteurs, au parquet et au juge saisis du dossier. (Art)
La même loi prévoit également des sanctions contre la mise en ligne, sans l’accord exprès de l’intéressé, de données nominatives révélant notamment ses mœurs. Elle punit par ailleurs la divulgation de données nominatives portant atteinte à la considération de la victime de six mois à deux ans d’emprisonnement et d’une amende pouvant atteindre 50 millions de francs CFA, ou de l’une de ces deux peines. (Art)
Autre particularité importante : l’article 89 de cette loi dispose que le sursis ne peut être accordé pour les infractions qu’elle prévoit. Une éventuelle condamnation ne doit donc pas être considérée comme une simple formalité sans conséquence. (Art)
Les publications obscènes également sanctionnées
La diffusion d’une sextape peut aussi donner lieu à d’autres qualifications, en fonction des circonstances, de la nature des images et de l’intention des personnes impliquées.
L’article 265 du Code pénal camerounais réprime les publications obscènes. Il prévoit un mois à deux ans d’emprisonnement et une amende de 10 000 à 500 000 francs CFA contre celui qui expose ou distribue, même gratuitement et même de manière non publique, un contenu susceptible de corrompre les mœurs. (WIPO)
Ces dispositions ne sont pas seulement théoriques. Dans son rapport sur l’état des droits de l’Homme en 2021, le ministère camerounais de la Justice évoquait déjà la prolifération des sextapes diffusées notamment par WhatsApp. Il rapportait l’interpellation et le placement en détention provisoire de deux personnes poursuivies devant le Tribunal de première instance de Douala-Bonanjo pour complicité de publications obscènes et atteinte à la vie privée, après la diffusion d’images d’actes sexuels. (spm.gov.cm)
Le rapport du ministère de la Justice relevait que l’utilisation des réseaux sociaux, particulièrement WhatsApp, constituait le dénominateur commun de plusieurs affaires de ce type. Le caractère privé d’un groupe ou d’une conversation ne met donc pas automatiquement l’auteur d’un transfert à l’abri d’une procédure. (spm.gov.cm)
Lorsque la diffusion est réalisée dans un but lucratif, d’autres dispositions peuvent être invoquées. L’article 75 de la loi sur la cybercriminalité prévoit notamment deux à cinq ans d’emprisonnement et une amende de un à cinq millions de francs CFA pour l’enregistrement et la diffusion lucrative, sans consentement, d’images portant atteinte à l’intégrité corporelle. L’application de cet article dépend néanmoins de la nature exacte des images et de la qualification retenue par la justice. (Art)
Lorsque la vidéo implique un mineur, les peines s’alourdissent
La prudence doit être absolue lorsqu’il existe le moindre doute sur l’âge de la personne apparaissant dans les images. Télécharger ou transmettre une vidéo sexuelle impliquant un mineur peut relever de la pédopornographie, même lorsque l’internaute affirme avoir seulement voulu « regarder » ou « partager avec des amis ».
L’article 76 de la loi camerounaise sur la cybercriminalité prévoit cinq à dix ans d’emprisonnement et une amende comprise entre cinq et dix millions de francs CFA pour la confection, le transport ou la diffusion électronique d’un message à caractère pédopornographique ou portant gravement atteinte à la dignité d’un enfant. (Art)
L’article 80 prévoit également trois à six ans de prison et une amende de cinq à dix millions de francs CFA pour celui qui diffuse, enregistre ou transmet, gratuitement ou contre paiement, des images présentant des actes pédophiles sur un mineur. La simple détention de telles images dans un système d’information peut être punie de un à cinq ans d’emprisonnement et d’une amende de cinq à dix millions de francs CFA. (Art)
Dans ce cas, il ne faut ni télécharger, ni conserver, ni transférer le fichier. Le contenu doit être signalé à la plateforme et aux autorités compétentes.
« Je n’ai fait que transférer » n’efface pas la responsabilité
L’un des réflexes les plus dangereux consiste à croire que seul l’auteur de la première publication est responsable. Or, la viralité ne repose pas uniquement sur la personne qui organise la fuite. Elle dépend de centaines ou de milliers d’internautes qui téléchargent, transfèrent, republient et commentent le contenu.
Chaque transfert augmente l’audience de la vidéo, complique son retrait et expose davantage la victime. INTERPOL rappelle que le partage incessant d’images d’abus peut revictimiser les personnes représentées et entraver leur reconstruction. (Interpol)
L’auteur initial de la fuite, l’administrateur d’une page qui republie la vidéo, la personne qui la monétise et l’internaute qui l’envoie dans un groupe peuvent avoir des degrés de responsabilité différents. Mais aucun ne devrait considérer son intervention comme juridiquement ou moralement neutre.
La recherche du buzz peut également produire des conséquences durables pour celui qui publie : convocation par les enquêteurs, saisie du téléphone, garde à vue, détention provisoire, frais d’avocat, condamnation pénale, dommages et intérêts réclamés par la victime et atteinte à sa propre réputation numérique.
Les bonnes pratiques à adopter
Lorsqu’un contenu intime apparaît dans un groupe ou une conversation, le premier réflexe doit être de ne pas le transférer. Il ne faut pas non plus demander à le recevoir, identifier publiquement la personne filmée ou publier des captures d’écran permettant de la reconnaître.
Le contenu peut être signalé directement à la plateforme, puis supprimé de l’appareil. Lorsqu’un mineur semble impliqué, il ne doit être ni enregistré ni conservé. Les éléments utiles au signalement, comme le nom du compte, le lien de la publication ou l’heure d’envoi, peuvent être communiqués aux services compétents sans reproduire inutilement les images.
Pour réduire les risques de fuite de ses propres données, les jeunes internautes doivent protéger leurs comptes avec des mots de passe uniques, activer l’authentification à deux facteurs, vérifier les appareils connectés à leurs comptes et limiter l’accès à leurs espaces de stockage en ligne. INTERPOL recommande également d’utiliser les paramètres de confidentialité, de surveiller régulièrement l’activité de ses comptes et de réfléchir aux conséquences d’un contenu avant sa publication. (Interpol)
L’envoi volontaire d’une photo intime à une personne de confiance comporte toujours un risque : perte ou vol du téléphone, piratage du compte, mauvaise manipulation, sauvegarde automatique dans le cloud, rupture conflictuelle ou transfert à un tiers. INTERPOL rappelle que les images sexuelles peuvent aussi servir à la sextorsion, lorsque des criminels les utilisent pour réclamer de l’argent ou imposer d’autres exigences à leurs victimes. (Interpol)
Pour les victimes : conserver les preuves, pas le silence
Une personne dont les images intimes sont diffusées ne doit pas être tenue pour responsable des actes commis par ceux qui les publient. La priorité est de conserver les preuves nécessaires : liens, noms des comptes, numéros de téléphone, dates, messages de menace et captures d’écran montrant les publications.
Ces éléments peuvent faciliter le signalement auprès des plateformes et le dépôt d’une plainte. La victime peut aussi demander l’appui de proches de confiance, d’un avocat, d’une association d’accompagnement ou des services compétents en matière de cybercriminalité.
Dans les cas de sextorsion, céder au chantage ne garantit pas l’arrêt de la diffusion. Les auteurs peuvent revenir avec de nouvelles exigences. INTERPOL définit précisément la sextorsion comme le fait de contraindre ou d’inciter une victime à partager des contenus sexuels ensuite utilisés pour lui faire du chantage. (Interpol)
Smart Click Africa : « Partager une sextape, c’est prolonger la violence »
Smart Click Africa appelle les internautes à placer la dignité humaine et le droit à la vie privée au-dessus du sensationnalisme. L’association, qui œuvre pour un Internet utile, sain et sûr, rappelle que demander, conserver ou transmettre une sextape contribue directement à sa propagation.
« La dignité humaine ne doit pas être sacrifiée sur l’autel du buzz. Partager une sextape, c’est prolonger la violence », souligne Beaugas ORAIN DJOYUM, président de l’association Smart Click Africa, dans une campagne de sensibilisation consacrée à la responsabilité numérique. (Smart Click Africa)
L’affaire Jessica Edima–Kimmy Crush doit ainsi servir de rappel à tous les jeunes internautes : ce qui est viral n’est pas nécessairement légal, éthique ou sans danger. Derrière chaque vidéo intime se trouve une personne dont la dignité, la famille, les études, la carrière ou la santé psychologique peuvent être profondément affectées.
Sur Internet, ne pas partager constitue déjà un acte de protection. Et parfois, un simple refus de cliquer sur « transférer » peut éviter à la fois une nouvelle violence pour la victime et une procédure pénale pour l’internaute.
Par Smart Click Africa





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