« On écoute, on ne juge pas », mais on éduque ! Le plaidoyer de Smart Click Africa pour que le clic d’imprudence ne brise pas l’avenir de nos enfants

[Smart Click Africa] – L’actualité récente sur les réseaux sociaux au Tchad a été marquée par la viralité de vidéos du type « On écoute et on ne juge pas », tournées en uniforme par des élèves du Lycée technique commercial de Moundou dans leur établissement.

Derrière l’apparente légèreté de ce « trend » (tendance) se cachent des révélations intimes et graves, ainsi que des propos qui ont conduit, le 13 mai 2026, le conseil de discipline de l’établissement à prononcer l’exclusion définitive de dix élèves (neuf filles et un garçon).

En tant que président de Smart Click Africa, association engagée dans la promotion d’un usage responsable du web, des réseaux sociaux et des solutions numériques en Afrique, je constate que cet incident met une fois de plus en lumière le fossé éducatif numérique qui persiste dans nos sociétés.

La sanction disciplinaire, bien qu’explicable par les règlements intérieurs, ne résout pas le problème de fond : l’illusion d’intimité et l’inconscience des frontières du virtuel. Pour éviter que l’exposition numérique de nos enfants ne brise leur avenir scolaire et social, voici nos conseils à l’attention de toutes les parties prenantes.

I. Les conseils aux acteurs de la communauté éducative

1. Aux élèves : Le virtuel est réel, l’empreinte numérique est éternelle

Le smartphone donne une fausse impression de complicité et de secret. Ce qui semble être un jeu entre amies dans une salle de classe peut devenir, en un clic, un sujet de débat public mondial.

  • Comprendre la notion d’empreinte numérique : une fois qu’une vidéo est publiée ou partagée dans un groupe WhatsApp, vous en perdez totalement le contrôle. Elle peut être téléchargée, modifiée et ressortir des années plus tard, compromettant vos études ou votre future carrière professionnelle.
  • L’école est un sanctuaire : son cadre est régi par des lois et des règlements. Utiliser l’image de son établissement (uniformes, salles de classe) à des fins inappropriées constitue une faute lourde.
  • Tourner sept fois son pouce avant de produire, participer ou cliquer : Avant de suivre une tendance ou de relever un défi en ligne, posez-vous ces trois questions : Est-ce que je serais fier(e) que mes parents le voient ? Est-ce que cela peut nuire à mon école ? Est-ce que cela peut me porter préjudice demain ? Si une seule réponse est « Oui », abstenez-vous.

2. Aux parents : Le smartphone n’est pas un simple jouet, c’est une responsabilité

On ne donne pas les clés d’une voiture à un enfant sans lui apprendre à conduire. Il en va de même pour un smartphone connecté à Internet. Il faut lui apprendre à utiliser l’appareil et les réseaux sociaux de manière responsable, à l’image d’une formation en auto-école, avant de lui délivrer ce véritable « permis d’usage ».

  • Rompre le tabou et dialoguer : Le concept même de ces vidéos montre un besoin criant chez les jeunes de s’épancher sans crainte du regard des adultes. Les parents doivent instaurer un climat de confiance pour que la chambre de l’enfant ne devienne pas le studio d’enregistrement de sa propre déchéance sociale.
  • Accompagner et surveiller (sans fliquer) : Il est indispensable de s’intéresser aux applications utilisées par les enfants (TikTok, Snapchat, Instagram, WhatsApp). Expliquez-leur les algorithmes, les dangers des vidéos intimes, des sextapes, du cyberharcèlement et de la manipulation des données.
  • Fixer des règles claires : pas de téléphone tard le soir dans la chambre, et interdiction stricte d’emporter le smartphone à l’école si l’établissement l’interdit.
  • Installer des applications de contrôle parental : Sur les téléphones confiés aux enfants, utilisez des outils de contrôle parental pour encadrer et surveiller leurs activités en ligne.

3. Aux établissements scolaires : associer la discipline à la cyber-éducation

Si l’exclusion est une réponse administrative immédiate pour préserver l’image de l’école, elle laisse souvent des jeunes livrés à eux-mêmes sur les plans éducatif et psychologique, face au lynchage en ligne et dans la société. Il faut agir en amont pour prévenir :

  • Intégrer l’éducation au numérique dans les curricula : Les écoles doivent moderniser leurs règlements intérieurs en y incluant explicitement une charte d’usage des TIC (interdiction de filmer en uniforme, sanctions en cas de cyberharcèlement impliquant l’école, etc.).
  • Créer des cellules d’écoute et de sensibilisation : Au lieu de réagir uniquement après la crise, les établissements gagneraient à organiser, dès la rentrée, des ateliers en partenariat avec des organisations spécialisées comme Smart Click Africa, ou à former les conseillers d’orientation à l’usage responsable du web afin qu’ils transmettent à leur tour ces bonnes pratiques aux élèves.

II. Le plaidoyer de Smart Click Africa : pour des sanctions constructives et réparatrices

En tant que président de Smart Click Africa, je mesure la nécessité pour l’administration scolaire de faire respecter le règlement. Cependant, l’exclusion définitive résout-elle le problème ? En renvoyant ces dix jeunes, on les prive d’éducation et on les pousse vers la rue dans une ville qui, visiblement, n’offre pas d’autres structures prêtes à les accueillir. Ils deviennent alors un danger potentiel pour eux-mêmes et pour la jeunesse.

C’est pourquoi Smart Click Africa plaide en faveur d’une alternative : associer la discipline à une obligation de réparation pédagogique.

Le souvenir de Garoua-Boulaï : la force de la discipline éducative

Au secondaire, notre censeur, M. André Noubossé, qui deviendra par la suite proviseur, nous avait infligé une sanction marquante après que nous avions manqué de participer au défilé du 20 mai à Garoua-Boulaï. La sentence était claire : écrire 1 000 fois la phrase « Je ne boycotterai plus jamais les cérémonies officielles ». Et le censeur vérifiait méticuleusement chaque ligne. Une seule lettre manquante et l’exercice reprenait à zéro. Je me souviens des camarades qui ont fait l’exercice deux ou trois fois après avoir commis une faute détectée. Sacré Noubossé !

Au terme de cet exercice fastidieux, je peux vous assurer que je n’ai plus jamais manqué un défilé ni une cérémonie officielle lorsque j’y étais désigné. Cette sanction rigoureuse a forgé mon sens des responsabilités envers la chose publique.

C’est de cette rigueur constructive dont nos écoles ont besoin aujourd’hui. Plutôt qu’un bannissement définitif, nous préconisons un dispositif de réparation en trois étapes :

1. La sanction scripturale et mémorielle : responsabiliser par l’écrit

Les dix élèves concernés devraient être soumis à la rédaction, 500 fois, d’une phrase forte conçue pour ancrer la distinction entre espace public, vie privée et préservation de la dignité :

« Je ne salirai plus jamais ma dignité ni mon uniforme sur les réseaux sociaux ou sur les terminaux mobiles, car mon empreinte numérique et mon e-réputation d’aujourd’hui définissent mon respect de demain. »

Cette punition force l’élève à intérioriser l’impact à long terme de ses actes sur sa propre vie et sur l’image du Lycée technique commercial de Moundou.

2. La réparation publique : l’exposé devant la communauté scolaire

Parce que la faute a été publique, la réparation doit avoir un impact réel au sein de la communauté éducative.

  • L’exercice : les dix élèves sanctionnés doivent concevoir et présenter ensemble un exposé approfondi sur le thème : « Les dangers des dérives en ligne avec les terminaux mobiles ».
  • Le public : cet exposé doit se faire devant tous leurs camarades et l’ensemble des élèves de l’établissement, réunis dans la cour ou dans une grande salle.
  • L’objectif : en devenant les ambassadeurs de la cyber-prudence, ces élèves expliquent à leurs pairs les pièges des algorithmes, le mirage de l’anonymat et la permanence des traces en ligne.

3. Le concept du « Contrat visuel »

Pour que cette sanction de 500 phrases et cet exposé ne restent pas de simples formalités cachées au fond d’un cahier, nous proposons de formaliser la démarche :

  • La lecture à haute voix : avant d’entrer en salle ou de remettre officiellement sa punition écrite au surveillant général ou au proviseur, chaque élève lit une dernière fois la phrase à voix haute devant sa classe, en expliquant en une minute ce qu’il ou elle a compris durant les heures d’écriture.
  • L’engagement affiché : la 500e phrase de chaque élève est rédigée sur une grande feuille de format A3, A4 (ou sur un tableau dédié), signée de sa main, avec la mention bien visible de son nom complet et de sa classe. Cette feuille est affichée temporairement dans les couloirs ou les salles de classe comme un rappel collectif et un symbole visuel de leur engagement à un retour au respect.

De cette façon, la sanction individuelle devient une leçon collective de citoyenneté numérique.

Pour que le clic d’imprudence devienne un déclic de responsabilité

L’exemple du Lycée technique commercial de Moundou doit servir de déclic national au Tchad. Smart Click Africa appelle l’établissement, le ministère de l’Éducation nationale et le ministère des Télécommunications et de l’Économie numérique à collaborer afin que l’exclusion systématique ne soit plus la seule réponse aux dérives numériques.

Dans cet esprit, nous plaidons pour que les dix élèves récemment exclus soient rappelés par l’établissement afin de purger ces sanctions constructives et de réintégrer leurs classes.

Internet et les réseaux sociaux sont de formidables outils de développement, de créativité et de formation pour la jeunesse africaine. Ne laissons pas l’effet de mode et la quête éphémère de « likes » détruire l’avenir de nos enfants.

Éduquons-les à habiter le monde virtuel avec la même dignité que le monde réel. Ensemble, parents, enseignants, éducateurs et acteurs du numérique, transformons l’erreur de ces dix élèves en une opportunité d’élever la maturité numérique de toute la jeunesse tchadienne et, plus largement, africaine.

Transformons ce clic d’imprudence en un déclic de responsabilité.

Par Beaugas Orain DJOYUM, Président de l’association Smart Click Africa

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